Architecture, Ecologie, Habitation, Maison, Urbanisme

La cité des poètes… disparu(e/s)

3 Comments 07 mars 2010

Y’en a qu’ont de la merde dans les yeux, à moins que ce ne soit le reflêt des dollars…

Ce sera bientôt fait: la démolition de la Cité des Poètes (voir article de France 3 du 26 février 2010) oeuvre des architectes Jéronimo Padron-Lopez, Yves Euvremer et Luc Euvremer construite dans les années 1980 à Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis, France). Oeuvre dans la lignée des opérations novatrices, iconiques, éminentes de logements sociaux en terrasses, en pyramide de verdure et de terrasses triangles par Jean Renaudie et Renée Gailhoustet à Ivry-sur-Seine, l’architecture de la cité des Poètes (Robert Desnos, Georges Brassens) est accusée d’être responsable de tous les maux de notre temps.

Prenez le même batiment: foutez-le à Monaco ou à Porte Dauphine ou dans une de ces stupides « gated communities » américaines (quartiers privatisés) et vous aurez la Jérusalem Céleste. J’y viens quand vous voulez.

On peut toujours passer son temps à rappeler qu’un ensemble architectural non entretenu n’a pas plus d’avenir qu’une voiture non entretenue, que là où le chômage et la misère font des ravages, le sadisme désespéré de quelques citoyens abandonnés à eux-même (régression intra-utérine du caca dans la cage d’ascenseur), peut pourrir la vie de centaines d’habitants impuissants, etc. et que l’architecture (pas plus que la psychanalyse comme se plaisait à le dire Lacan) ne peut faire quoi que se soit contre la connerie humaine.

On veut faire croire que le débat est architectural alors qu’il n’est pas. Quelques ambitions politiques locales soutenues par un système de profit économique (qui aurait tort de s’en priver) font semblant de vouloir porter une critique architecturale et urbaine sur l’ensemble en dénigrant sa qualité. Mais ce n’est que pour faire avancer une cause qui n’est pas architecturale. Si nous étions étatsuniens, la chose serait banale et entendue: le patrimoine architectural n’a pas vocation à rester et à faire poids contre les enjeux d’argent. C’est un tantinet compréhensible lorsque l’oeuvre visée par la démolition ne constitue pas un exemple singulier de la pensée humaine en action.

Ce n’est hélas pas le cas de l’oeuvre de Padron-Lopez, Euvremer & Evremer : un gramme de finesse dans un monde de brutes. De grosses brutes.

Il y en a toujours pour nous casser les couilles avec les pièces en triangle chez Renaudie: ben, qu’ils me le donnent leur 75m² à Ivry, je me débrouillerai pour caser mes meubles dans toutes ses pièces biscornues. Et puis quand j’en aurai marre, après 10 ans dans ce bel appart, je le refilerai à quelqu’un qui en aura envie et je ferai un heureux. Vous vous voyez vivre toute votre vie dans un appart de la Casa Batlló de Gaudi ? Non, moi non plus et ni les propriétaires d’ailleurs. Cela fait-il de l’oeuvre de Gaudi, de Renaudie, de Padron Lopez une oeuvre indigne de notre culture ?

Le mois dernier avait lieu à la Société Française des Architectes  une conférence sur l’oeuvre de Renée Gailhoustet, par Renée Gailhoustetherself. L’occasion boulversante de réaliser qu’il y a eu quelques hussards valeureux qui ont pondu des ensembles urbains d’une grande humanité et d’une grande sensibilité et qu’ils ne furent pas nombreux à lutter.

« A quoi ils pensaient les architectes ? »

Sur un panneau annonçant les projets futurs à l’emplacement de la cité des poètes, on peut lire cette phrase d’un populisme absolu: « A quoi ils pensaient les architectes? », c’est une phrase scandaleuse à tous points de vue. C’est puant, faire croire que les architectes qui se sont cassés le cul à faire un telle oeuvre sont des tocards qui se foutent de la vie des gens alors qu’il eut été beaucoup plus simple et rémunérateur de faire des barres comme à la Courneuve. Oui, il y a des architectes qui se foutent pas mal de tout, mais tous sauf Padron-Lopez et consorts, à en juger à la qualité improbable des dispositifs spatiaux qui articulent les rapports en intérieur et extérieur, entre public, semi-public et privé. Il ne faut avoir aucune éducation architecturale et aucune expérience des rapports entre maîtrise d’oeuvre et maîtrise d’ouvrage publique pour envisager condamner une telle oeuvre.

Autant demander à un enfant de 7 ans de goûter un chateau Lafite-Rothschild de 1985. Il trouvera cela dégeulasse et on ne lui en voudra pas. Mais dans tous les cas, on ne le laissera pas vider la bouteille dans l’évier après en avoir bu, horrifié, une toute petite gorgée.

Au final, on peut se rassurer que l’expérience soit documentée et qu’il restera une trace dans nos archives de cette belle tentative. 800 résidents ont signé une pétition. Jean Nouvelet de grandes signatures de la scène architecturale parisienne ont apporté leur soutien pour la conservation de l’oeuvre. L’association DOCOMOMO ( Association pour la DOcumentation et à la COnservation des édifices, sites et ensembles urbains du MOuvement MOderne) a fait valoir et médiatisé l’intérêt architectural mais aussi environnemental de l’oeuvre. Nous n’avons pas fait ici tout le commentaire architectural que l’oeuvre mérite: ses qualités sont aussi nombreuses qu’elles sont rares dans la plupart des ensembles urbains HLM.

La rénovation de l’ensemble ne couterait qu’un cinquième (1/5ème, 20%) du coût d’une opération de démolition et de reconstruction… en sauvant au passage la mémoire du lieu, ce qui n’a pas de prix. Avec les économies réalisées sur sa démolition, on pourrait rénover d’autres ensembles en déshérence. Mais que fait la police ?!

Au final, cette expérience triste ne sera pas la première du genre. En d’autres lieux, des esprits novateurs ont, à perte, donné de leur temps pour une architecture urbaine et humaine. Mais la perte n’est jamais sèche, quand bien même l’expérience se solde sur un échec matériel. Le meilleur exemple est sans doute le village égyptien de New Gourna par l’architecte Hassan Fathy, dont la lecture de l’ouvrage « Construire avec le Peuple » est un incontournable des études d’architecture.

Hassan Fathy, à l’occasion du déplacement forcé d’un village de pilleurs de tombe qui se trouvait sur une emprise archéologique, avait montré qu’on pouvait reconstruire avec un faible apport de capital tout un village flambant neuf, doté des meilleurs infrastructures viaires, sanitaires et même culturelles  en utilisant les techniques ancestrales nubiennes de construction en terre et en faisant réaliser le chantier par la population elle-même, seule solution pour permettre aux habitants d’habiter dans des constructions abordable (Fathy montre, en gros, que le salaire de toute une vie d’un habitant de Gourna ne lui permet pas d’acheter le fer à béton pour une construction en béton armé, et que l’argent ne tombant du ciel, construire en terre était la seule solution à ses yeux).

En homme cultivé qu’il était (les bonnes familles egyptiennes envoyaient alors leurs enfants dans les Lycées Français d’Egypte) il avait dessiné un ensemble urbain d’une grande sensibilité, respecteux des traditions et des usages culturels. Tout était à portée de main, sur le papier. Le village a été construit. Mais il ne fut jamais vraiment habité. Des crépages de chignons à tous les niveaux, local et national, des querelles d’opportunisme et d’immobilisme ont eu raison de son oeuvre. Comme souvent.

Résultat, 50 ans après le début des travaux du nouveau village (New Gourna, qui tombe à présent en ruine, faute d’entretien), les villageois qui n’avaient pas quitté l’ancien village (Old Gourna) se sont fait reloger manu militari dans des barraques en béton au milieu de nulle part, tombant dans la précarité matérielle que Fathy voulait leur éviter.

Les échecs, comme les succès, sont essentiellement imaginaires. C’est en cela qui peuvent, toujours, nourrir la force de l’esprit.

Crédits photographiques: DOCOMOMO,
(une galerie de photographies par Nicolasoran est disponible sur Flickr ou par d’autres auteurs sur Panoramio

Si vous souhaitez vous rendre sur les lieux (du crime) et prendre des photos avant qu’il ne soit plus possible, l’adresse est : place Robert Desnos, 93380 Pierrefitte-sur-Seine. (lien google maps) (ou place Georges Brassens, allée boris vian, allée andré breton).

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  • argy

    bonjour vous savez la date de la démolition ?
    merci

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