Architecture

Maison de Blas

1 Comment 02 février 2010

Maison de Blas

L’amoureux de l’architecture fonctionne au flash. Coup d’oeil instantané sur une image.  Mirage des phantasmes, d’abord. Forcément. Mais pour que cela dure jusqu’à la délectation persistente qui nous fait tomber dans le fanatisme architectural, il faut que l’objet instantanément dévoilé  ne s’épuise pas au premier coup d’oeil. On scrute, on gratte… Le plaisir du grattage… On gratte l’image à la recherche des défauts. Et content, on ne les trouve pas.

Tout va bien: béton brut, vitrages toute hauteur sans menuiserie. Joints siliconne invisibles. Rrrr. « L’enfouaré, qu’on se dit, il a eu un bon client, suffisamment pété de thunes. »  On regarde encore: une partie haute très tectonique, légère, assemblée. Une partie basse massive, monolithique, opaque. Du contraste. Du discours. Du fétichisme architectural. De la position théorique matérialisée.

Il y a des architectures qui excitent. Non pas d’elles-mêmes, ca ne voudrait rien dire. Mais qui excitent à partir de la position de son contemplateur, sans que le geste de son auteur n’aît nécessairement besoin d’être explicité avant de prendre position.  Bien sûr, il est requis que le contemplateur s’estime suffisamment averti pour s’autoriser à y voir quelquechose d’intéressant (c’est une banalité car en général, on se croit suffisamment intelligent pour à peu près tout, et au final, on a pas tellement tort).

Chacun son parcours. La ménagère de plus de cinquante ans y verrait bien tout autre chose: en haut, des vitres trop grandes pour être nettoyées correctement, trop de travail, et en bas, un espace trop renfermé avec de toutes petites fenêtres, comme une cave. Et puis le béton brut, ce n’est pas fini. C’est froid. Faudrait mettre du crépi ou un petit lambris de bois verni.

Le propriétaire, s’il était un peu plus (ou un peu moins) honnête, c’est à dire s’il n’avait pas déboursé un rond pour le bel objet, trouverait certainement à se plaindre de ceci ou cela. L’architecture n’est pas une science exacte. Mais une histoire de désir, pour ne pas dire: une archéologie du désir (parce qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses).

A quoi s’ajoute maintenant le désir de comprendre l’édifice. Désir qui n’en est pas resté  un longtemps puisqu’il fut immédiatement satisfait par de jolis croquis iconiques, de petits schémas qui explicitent les ingrédients théoriques du projet. Le luxe de l’architecte qui se permet d’illustrer sa compréhension de (et par là même sa contribution à) l’histoire de l’architecture. Quel bonheur de s’exprimer en théoricien, sur le dos de son client: il faut bien que l’architecture, à partir d’un certain niveau, ne soit plus aussi ingrate.  On le souhaite à tout bon architecte.

Certes, le petit croquis est anti-daté, comme il est d’usage dans les agences un peu narcissiques, où l’on a encore envie de faire croire que l’architecture se fait sur un coin de table de restaurant, par exemple sur une nappe en papier (le fameux délire d’un geste architectural qui sort du chaudron magique combattu à juste titre par les épistémologues (assez freudiens au final) de l’architecturologie)

Sauf qu’un architecte un peu trop narcissique, une nappe en papier, il n’en voit plus souvent. Forcément. Et on ne lui en veut pas pour ça.  Certes, on fait ici un peu un faux-procès. Mais jugeons en un peu.

Un site web en flash (histoire de ne pas pouvoir télécharger les photos facilement, mais ce n’est généralement pas l’intention de l’architecte, encore faudrait-il qu’il sache se servir assez sérieusement d’un ordinateur pour comprendre l’enjeux du débat, ce qui – et c’est tout à son honneur, d’une certaine manière – n’est pas souvent le cas pour la génération née avant 1970, sans vouloir établir de règles un peu idiote). Donc un site web en flash.

Des projets remarquables sur lesquels il va falloir que la rédaction de DailyCharrette se penche très sérieusement, (en confessant par là notre ignorance pour mieux en assumer les conséquences:  si cela peut servir à quelque chose.) Et une biographie. Plutôt une hagiographie dirons-nous. Et le bât blesse: d’entrée de jeu un paragraphe illisible qui empile sèchement les noms d’universités où Alberto CAMPO BAEZA est allé soutenir son oeuvre et son enseignement.

Certes, un site web d’architecte, à une époque où les conséquences irrémédiables de l’envahissement heureux des technologies de l’information ne sont pas encore intégrées à l’échelle de nos imaginaires collectifs, c’est d’abord une page de publicité. Mais il y a publicité et publicité. Et la catégorie snap shot  achève un peu cet exercice grotesque du site web qui suscite alors en nous la peur devant les architectures un peu rigides, un peu trop parfaites, un peu trop bienvenue à gattaca  et ses conséquences psychologiques.

Sur ce snap-shot (comment traduire cela ? des  instantanés, peut-être). Oui. Sur ces instantanés, tout un certain gotta architectural. Une brochette d’architectes plutôt obsessionnels: Botta, Zumthor, Ando. (bon Zumthor, on l’aime bien chez DailyCharrette, mais, le père Zumthor, faut qu’il fasse gaffe avec ses obsessions, faut qu’il les assume comme telles et pas les faire passer pour de banals réflexes d’architecture, ca serait trop facile, mais heureusement, il ne prétend rien là-dessus, il en reste à son légitime droit d’auteurité, refermons la parenthèse). Et puis le roi d’Espagne, et puis des étudiants, et puis je ne sais plus qui. On se demande vraiment ce que cela vient faire là. Des poses sérieuses, un peu chiantes. Une coiffure impeccables. Des fringues à la Michel Edouard Leclerc. Un physique de bourgeois sportif. C’est son droit. C’est vrai.

Mais imaginez les mêmes photos avec un architecte de la famille des hippies ou des soixante-huitards attardés comme  Renzo Piano, Richard Meyer (et on n’a rien contre les soixante-huitard attardés, on les aime bien aussi, mais ca n’empêche pas de se fouttre de leur tronche comme de la nôtre ou de n’importe qui, « histoire de »). On s’emmerderait déjà moins dans les photos. Et puis il y a des gens, c’est pas leur genre de collectionner les photos d’eux-même avec les grands de ce monde, et d’autre c’est leur genre. Peut être que là, c’est pas vraiment le genre de Alberto CAMPO BAEZA, mais en tous cas, c’est le genre de son agence, des associés qui ont piloté le projet du site web.  On imagine l’ambiance. On imagine la déférence devant le maître. Toutes ces publications, ces monographies (fort intéressantes au demeurant) faites sur l’architecture remarquable de cet homme, ca alourdit l’ambiance d’une agence.

Autre exemple: est-ce un crime d’avoir un PhD en architecture comme Campo Baeza ? Surtout pas. C’est même une bonne habitude chez les architectes espagnols (comme Mansilla et Tunon, par exemple). Ceci explique certainement cela. Mais à condition, au moins, de se permettre « juste » d’en indiquer le titre et le sujet dans une courte biographie (pardon: hagiographie). Sinon ca ne veut rien dire. On reste dans l’apparence: Michel Edouard Leclerc, grand architecte,  connait le roi d’Espagne et donne des conférences à Harvard et au Japon, il construira une belle maison en béton brut pour son client, ca lui coûtera une fortune,  mais ce n’est pas grave car il en a, de la thune, et en plus il s’emmerde dans la vie, comme tout le monde. Ca lui coutera toujours moins cher qu’un divorce.  Ca l’ amusera de voir sa maison publiée dans les revues d’architectures, d’y inviter untel ou untel en ressassant tout un tas de chose sur l’architecture. Vu qu’il y invitera des personnes différentes à chaque fois, en fonctions des opportunités du moment, car c’est ainsi qu’il vit ses amitiés, il répètera toujours les mêmes anecdotes tandis que son épouse apportera un peu d’olives dans un plat à kémia avec l’appéritif, au coucher du soleil. Peut être l’aura-t-il en plein dans la gueulle ou en plein dans le dos, le soleil, puisque ce sera la saison et qu’il n’y a pas (encore?) de rideau dans sa belle maison de verre. Avant de redescendre dans la partie basse, monolithique.

Il manque à ce projet, comme à beaucoup d’autres, tels que publiés par les agences, des photos d’un quotidien plus rassurant que la morte pétrification des lieux vides.  Cela donnerait à voir la vie d’une telle construction, telle que voulue par son maître d’ouvrage. (Philipp Johnson n’avait au moins pas ce problème avec, c’est le cas de le dire, « sa » maison de verre) Car si la structure nue est l’oeuvre de l’architecte, la vie d’un bâtiment relève de son usager. L’animation par les objets du quotidien (tapis, meubles, ustensiles de cuisine) , sujet ô combien méprisés par le fétichisme ambiant, constitue un élément essentiel pour donner vie à l’architecture et lui donner une âme vivante. Sinon, on tombe dans des architectures un peu trop  impressionnantes, si belles et si admirables soient telles,  qui ne sont souvent que  le produit, le reflet de ce qu’il a de plus chiant dans la vie, à l’image d’une éducation  un peu trop réussie.

Crédit Photographique: (c) Hisao Suzuki

Lieu: Urb. Los Cortijos, Carril del Pzo, 20 Sevilla la Nueva, Madrid, Espagne

Année: 1998-2000
Surface: 200 m²

Architecte: Alberto Campo Baeza avec Raùl del Vale Gonzales

Structures: Pérez Gutiérrez

Entreprise générale: Siete Encinas (Juan Sainz)

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