Architecture, Equipement public

T-Clinic: architecture et angoisse

2 Comments 05 février 2010

T-Clinic: architecture et angoisse

L’architecture, c’est comme le porno. C’est, pour la majorité des gens, une question de « pulsion scopique« , comme on dit chez les spécialistes. Je veux dire, on passe plus de temps à mater des images d’architecture et fantasmer dessus qu’à explorer de belles architectures pour de vrai, et encore moins d’en construire soi-même. En clair: chez DailyCharrette, nous ne sommes qu’une bande de petits branleurs.

Mais, en architecture, il n’y a pas que l’onanisme du papier glacé des magazines. Il y a aussi l’angoisse. Mais, on ne la rencontre pas souvent, masturbation oblige. J’ai ressenti de l’angoisse en regardant ce bâtiment japonais: la T-Clinic.

La première fois que j’ai ressenti pour de vrai de l’angoisse en architecture, c’était en me rendant empruntant l’escalator monumental qui mène au premier sous-sol (espace des « chercheurs ») de la Grande Bibibliothèque François Mitterand, oeuvre de Dominique Perrault qui a fait tant couler d’encre. Le lecteur autorisé à se rendre dans ces espaces doit traverser une immense nef où il n’entend pas un seul bruit sauf le ronronnement de l’escalator qui fend l’espace dans toute sa diagonale. Seul (puisque les allées et venues sont rares), vous vous retrouvez au milieu d’un vide qui vous plonge dans les entrailles de la BNF,  Des regards, fentes horizontales de lumière placées tout en haut de la nef, sont le seul contact avec la lumière naturelle que vous pensez alors abandonner à jamais. Une vraie descente aux enfers. (Sauf qu’en poussant les épaisses portes en bas, c’est le fameux jardin intérieur qui s’ouvre à vous, étrange entre-deux qui relève autant de l’enfer que du paradis, joli clin d’oeil de l’architecte (du prince). J’ai beaucoup joui en descendant cet escalier car c’était bien la première fois qu’une architecture parvenait à me faire flipper gratuitement, simplement, juste comme ça, « pour rien ».

Bien sûr, on ne flippe jamais pour rien. Si l’on se plonge dans, par exemple, le livre 10 du séminaire de Jacques Lacan, consacré justement à l’angoisse et qui, comble du bon goût pour les architectes qui aiment ça, présente une bande de moëbus en couverture, on se rend bien compte qu’on fait bien vite moins le malin sur l’angoisse. Bien sûr je ne vous conseille pas Lacan. Ceux qui voudront faire un tour pourront  se consacrer aux premières années du séminaire à savoir 1955-1962 (jusqu’au séminaire sur l’angoisse justement) qui sont facilement intelligibles. Bref.  Surtout que ce jour là, à la BNF, j’y allais pour lire un livre sur la pornographie que je ne pouvais pas trouver ailleurs (et que je ne voulais pas acheter) : « autobiographie d’un hardeur« , par le fameux Hervé Pierre Gustave. Ce fut assez instructif, le personnage étant assez honnête, ce qui est rare dans cette profession de dingos qui m’intrigue tant.

Mais revenons à la T-Clinic. Quelle angoisse ? Regardez la façade: ça m’angoisse toutes ses fentes. On se sent coincé. La seule lumière généreuse provient de l’atrium central. Certes les architectes on voulu éclairer les parties de circulations centrales qui d’habitude ne sont pas éclairées naturellement (enfin, souvent dans les bâtiments aussi complexes que des hôpitaux) Ce qui est tout à leur crédit.  Evidemment, un ou une psychanalyste se lécherait les babines à m’entendre parler de mon angoisse des fentes. Mais cela n’a rien d’original. Aussi, de temps en temps, m’arrive-t-il de faire des rêves où je suis dans un ascenseur et la porte s’ouvre mais pas au niveau du palier. On n’entr’aperçoit le palier que par la petite fente tout en haut de la porte de l’ascenseur. L’ascenseur n’est pas arrivé assez haut pour que l’on puisse s’en sortir.  Etc. Etc. Chacun ses névroses, comme on dit. (Sauf que l’architecte ,ses névroses, il les fait souvent payer aux autres).

Je me dis que pour une clinique (y-a-t-il des naissances de prévues ?) le fait que le bâtiment illustre par lui-même ce que peut être l’angoisse des fentes est tout à fait délicieux. Je ne suis pas sûr qu’en tant qu’enfant, ayant fréquenté quelques hôpitaux dans mon jeune âge, j’eus été très enchanté d’entrer dans cette grosse forteresse blindée. Certes la lumière vient de l’intérieur. Comme c’est spirituel. Surtout pour s’en sortir.  Ca se trouve, je n’y aurais rien trouvé à redire. Lorsque l’on vit en afrique du nord, on vit très facilement avec des barreaux aux fenêtres sans se sentir coincé le moins du monde. La réalité est beaucoup plus clémente que l’imagination.

Les architectes livrent ici un bâtiment bien dessiné et bien construit. Leur volonté d’équilibrer l’éclairage naturel provenant de l’atrium et provenant des fentes (c’est le diagramme pas clair en anglais avec les deux triangles inversés de lumière, il y a moins de fentes vers le haut puisque la lumière de l’atrium vient plus facilement) est légitime et se défend. On voit certainement dans cette démarche une volonté de posture architecturale au delà du programme de clinique. Au prix de nous foutre les boules. Mais c’est bien là un loisir tout à fait admissible pour un architecte. L’architecture ne se réduit pas à de bêtes critères fonctionnalistes. Soyons un peu fous.

Lieu: Kure city, Hirosihima, Japan
Parcelle: 230 m²
Emprise au sol: 175 m²
Surfaces: 500 m²
Crédits photographiques: Toshiyuki Yano de Nacasa&Partners Inc.

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  • jeremy

    Bonjour,

    j’aurai voulu savoir si vous aviez des photos de ce fameux escalator géant a la BNF
    car je travail sur la relation entre les espaces transitionnel et l’angoisse pour mon mémoire.

    Ou bien un peu plus d’indication ( nom des l’espace s’il y en a un, etc…) afin que je puisse trouver aisément des photos sur le net.

    J’attends votre réponse ( répondez moi par mail: serafini.jeremy@gmail.com )

    Merci

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